L’écriture et le souvenir

Mes toiles sont toutes reliées à de l’écrit et à la mémoire, d’abord par des témoignages de participants et actuellement par le biais des Journaux de Jeunesse d’Anaïs Nin.
D’un point de vue personnel, j’écris continuellement, que ce soit de la prose poétique, mon journal, des nouvelles…

Je travaille ensuite les récits de manière abstraite et matiérées, souhaitant en dégager les impressions ou les sensations. Ce parti pris mêle différentes subjectivités qui s’enrichissent :
par le vécu retranscrit par la personne, par le choix des mots à partir desquels je vais créer, par la vision enfin, essentielle, du public.

Le souvenir m’intéresse de diverses façons :
- Il est puissant. Même s’il n’existe plus, il peut être présent très densément dans notre conscience et devenir quelquefois plus fort que dans l’instant présent du vécu.
- Il dévoile de manière la plus totale l’intimité de nos perceptions. Celle-ci, qui parsème nos expériences dans le présent, explose au passé.
Nous ne sommes plus ceux qui ont vécu ce dont ils se remémorent. Ce que nous avons vécu par notre raison, par notre cœur, par nos yeux, par nos croyances, par notre environnement, lorsque nous le ressentons aujourd’hui, c’est pour mieux le recolorer d’une teinte différente et profonde. Les émotions d’hier et du présent s’entremêlent, pour rendre le souvenir plus complexe et subtil.
Il permet donc de travailler plus qu’un fait : une ambiance, des émotions… tout un univers qui ne se voit pas forcément lorsqu’on prend une photo (ou même des notes) dans le présent.

- Il est paradoxal et universel : s’il est la vision individuelle, intime, de la personne qui le confie et que personne ne vivra jamais exactement la même chose, chacun peut pourtant souvent s’y retrouver.
Il est un moyen d’échange, de partage et d’enrichissement.
Le rédiger et l’offrir, permet de transmettre sa mémoire, mais aussi en un sens, de porter son témoignage dans une petite éternité - qui plus est poétique car transformée.
Les extraits de Journaux d’Anaïs Nin, publiés pour « tous » et travaillés de manière littéraire, fonctionnent sur un principe équivalent.

La ou les matière(s)

Mon premier travail pratique de seconde était de créer un palimpseste, défini par le Larousse comme un « parchemin dont la première écriture, grattée ou lavée, a fait place à un nouveau. » Ce sujet a influencé positivement toute la suite de mon parcours et de mes recherches.
Dès lors, je n’ai cessé d’expérimenter de nouveau matériaux et de chercher à les pérenniser sur le support. Matériaux, mais aussi couleurs, brillances, textures, etc. ont ce but commun de révéler, par les matières, une mémoire.
Toutes mes toiles sont composées de plusieurs couches, parfois très différentes, mais engendrant une vibration particulière.
En tant que plasticienne, ma pratique utilise ce qui peut servir à produire différentes substances et subtilités, aussi bien dans les « outils » : l’empreinte, la trace, le recouvrement, le pinceau, la truelle, le chiffon… que dans les matériaux : de beaux-arts (acrylique, pigments, encres, vernis, liants…), mais aussi issus du quotidien (maquillage, cire…) et du bricolage (colle à carrelage, mortier…).

Les anciennes séries

* Les deux premières séries « Esquisses » (2009-2010), n’imposaient pas de sujet, et m’ont permis de demander plus facilement un souvenir à des anonymes.

* Par la suite, il m’a semblé pertinent de lier ces témoignages d’inconnus par thème : « Panique » (2011), a été élaborée à partir de récits de terreur, de manière à partir sur des émotions « extrêmes » et « Quand j’ai lu » (2012), créée à partir de souvenirs de lecture.

* Deux séries en marge ont été travaillées en 2011 : la « Série Blanche », uniquement visuelle, ne s’inspirait pas d’histoires et « Nostalgie de l'Imaginaire », a pris le contrepied en inversant le processus habituel, car les récits intervenaient après que j’ai proposé une toile.

* Mon projet pour Greffon Plastique 2013 m’a lancée sur des recherches historiques qui ont duré plus de deux ans et abouti à l'ouvrage "L'attentat de la Poterne, un drame au coeur de Clermont", édition Ôtrement - publié en 2015.

Anaïs

Après plusieurs années d’expérimentations, il me semblait nécessaire de « poser » mon travail sur un lien visuel commun.
La série « Anaïs », qui a démarré sur la règle du jeu « mortier » (en rappel à la construction de son individualité) a été réorientée vers un travail sur le noir, pour l'intérieur, le caché, le refoulé qui parfois s'illumine et remonte en surface...
Le processus d’inspiration est similaire aux anciennes séries, bien que plus libre, puisque je choisis les citations. J'analyse les mots puis détermine, de manière subjective, les matériaux et les outils que je vais employer, laissant bien entendu une part de hasard à ce voyage.
Mes recherches visent principalement à tenter de dégager de la lumière de l’ombre, tout en laissant la matière ajouter un supplément d’âme –et dans ce cas précis, en hommage à l’auteure, un supplément de rêve.

Henry et Marcel

La série Anaïs se referme sur "le Livre qui émerge du chaos".
Si Anaïs Nin peut représenter l'intérieur et le rêve, l'idéalisation et la sublimation du souvenir, Henry Miller est presque opposé (ou du moins très complémentaire). Celui-ci est plus résolument tourné vers l'extérieur et il travaille l'écriture, dans le présent comme dans la mémoire, très différemment d'elle: de manière crue (parfois cruelle quant au passé), quitte à déformer sciemment et à même à détruire pour s'échapper, se détacher... Il exprime, dans ses lettres, ce qu'il voit et ce qu'il fait, bien plus que ce qu'il ressent. Si la poésie d'Anaïs est essentiellement dans ses ressentis, celle d'Henry, plus terrestre, se retrouve dans son émerveillement à découvrir des paysages ou des pensées.
D'un point de vue visuel, j'ai poursuivi mes recherches sur le noir et la matière.
J'ai ensuite réalisé une mini-série sur des mots de Marcel Proust, qui travaille intensément la mémoire dans la description comme les émotions.

Cathédrale

Actuellement, je m'inspire des vitraux de Notre-Dame-de-L'Assomption, réalisée en pierre de Volvic.
Toujours sur la recherche de lumière dans le noir, je laisse émerger plus de couleurs vives, sur un fond de matière légère.